Prenez le trottoir d'en face

Les travaux, rue des peupliers, avaient duré plusieurs jours, mise à neuf de l’assainissement, des conduites de gaz et des eaux usées. A force les riverains avaient prit l’habitude de changer de trottoir et beaucoup restaient de l’autre coté de la rue à observer les ouvriers transpirer toute la journée. Pour certain, ceux qui ne travaillent pas, c’était devenu le spectacle de la rue, le truc à voir en bas de leur immeuble. La progression de la tranchée permettait un commentaire nouveau chaque jour et les groupes de gens qui discutaient et échangeaient leur opinions apparaissaient et disparaissaient comme des feu follet éphémères.
A la fin des travaux l’un des ouvriers était sûr qu’un panneau de signalisation leur manquait, ceux en jaune où était marqué «Piétons prenez le trottoir d’en face». Mais après tout qu’est ce que cela pouvait faire ? Plein de leur panneau disparaissaient toute l’année, peut être y avait-il des gens un peu tordu qui collectionnaient des panneaux de signalisation.
Le panneau refit son apparition sur le trottoir une semaine plus tard, juste devant la fenêtre de Gonzague. Non Gonzague n’aimait pas son prénom, s’il avait pu le choisir il aurait préférer John, Steve ou encore Pierre. Mais malheureusement c’est sa mère qui avait décidée comment il allait s’appeler, elle toute seule, vu que son père était trop occupé à vider les verres et à expliquer son point de vue sur la situation économique dans le bistrot du coin, en bafouillant et avec une certaine hilarité vu le taux très élevé d’alcool dans son sang.
Mais aujourd’hui du haut de ses cinquante deux ans plus personne n’osait se moquer de lui ou de son prénom, dans la rue tout le monde le respectaient et l’aimait bien. Mais serait ce toujours le cas s’ils savaient qu’il passait son temps à photographier ses voisins qui marchaient sur le trottoir d’en face ? A voler toutes ces images pour les stocker sur son ordinateur ? Mais Gonzague s’en fichait, il aimait capturer ces morceaux de vie qui ne lui appartenaient pas, comme si les expressions et les émotions sur ces photos lui permettait de voler l’intimité des gens.
Celui qu’il préférait était le vieux Fernand qui passait le matin et le soir avec son vieux chien rachitique qui trainait la patte comme son maître. Tous les jours il avait une autre casquette, mais combien en avait-il ? Des armoires pleines, car sur chaque photo il en portait une autre. Et gonzague avait vraiment beaucoup de photo de Fernand, suffisamment pour qu’un psychologue travaillant pour la police criminelle pense qu’il était un tueur en série potentiel. Mais non, nous ne sommes pas dans Les experts, juste dans la rue des peupliers.
Ce panneau était une bénédiction car la plus part des passants prenaient le trottoir d’en face, pensant que la voie était en travaux. Ils y en avaient peu qui voyaient qu’au de là le macadam était d’une tel noirceur qu’il ne pouvait être plus neuf qu’il ne l’était. De l’autre coté de la rue Gonzague avait une meilleur prise de vue, le soir les rayons du soleil léchaient les murs de brique et donnait une magnifique couleur doré aux photos, et il pouvait faire des plans serrés ou plus large. Lorsque les gens passaient devant sa fenêtre il n’obtenait rien de satisfaisant, ils étaient beaucoup trop près et le grand angle déformait beaucoup trop les perspectives.
Mais un soir de ce mois de juillet il vit passer le plus beau des gibiers, un type d’une trentaine d’année qui se pavanait en costume blanc, pied nu de plus est. Il avait les cheveux qui lui tombaient sur les épaules et portait une barbiche sur un visage qui affichait un sourire perpétuel. il semblait si heureux que même une misérable mouche qui viendrait lui fredonner à l’oreille lui aurait apporté un flot de bonheur. Gonzague ne pu s’empêcher de lâcher un cri de joie, quel merveilleux spécimen ! En quelques secondes une rafale de déclenchement claqua dans la cuisine et le hippie était capturé à jamais par le voleur d’images.
En sifflotant Gonzague admira ses dernières acquisitions sur l’ordinateur, évidemment il y avait Fernand et son vieux chiens qui traînait le ventre, la petite blonde du bout de la rue avec ses belles fesses, le chauve qui ne souriait jamais et bien sur le hippie. Les sourcils froncés il regardait les sept photos ne montrant que la rue déserte, où était le hippie ? Il avait prit sept clichés de ce fumeur de pétard qui se baladait pied nus dans la rue il y avait juste quelques minutes, pourquoi n’était-il pas sur les photos ? Avait-il rêvé ? Il n’était pas dingue il était sur que ce type était passé là en face de sa rue. Bon peut être qu’il avait fait une erreur de manipulation et avait effacé les photos.
Le lendemain le hippie repassa à la même heure, il avait toujours son air ébahie et n’avait pas encore retrouvé ses chaussures. On avait presque l’impression qu’il flottait sur le trottoir et que le monde qui l’entourait était fait de coton. Le sourire aux lèvres Gonzague braqua son appareil sur lui et appuya comme un forcené sur le bouton de déclenchement. Ho oui ! Toi tu vas finir sur mon disque dur, je t’ai attrapé, tu es à moi ! Lorsqu’il fut hors de portée il posa l’appareil sur la table et souffla comme un soldat qui venait d’accomplir son devoir au péril de sa vie.
Le cri qu’il poussa du être entendu dans toute la rue, pourtant à ses yeux il était justifié. Comment ce hippie pied nu faisait pour ne pas apparaitre sur les photos ? C’était physiquement impossible ! Et pourtant, les yeux écarquillés et la bouche ouverte devant l’écran de son ordinateur, il du se rendre à l’évidence. Il était impossible de photographier ce type en blanc. Très vite la colère entre ses dents serrées lui fit jurer qu’il arrivera à lui voler une image à ce foutue hippie pied nu, peu importe comment il faisait il arrivera à percer son secret.
Les jours qui suivirent il ne cessait de le mitrailler avec son appareil, en plus ce con de hippie passait chaque jours en face de la rue avec son sourire abruti à saluer les oiseaux qui passait dans le ciel, à se pencher pour regarder une fourmi tentant de retrouver l’entrée de la galerie de sa colonie avec une minuscule miette de pain. Il se fout de moi ! Se disait-il, il se fout de moi ce con ! Mais comment fait-il pour ne pas apparaitre sur les photos ? Gonzague fulminait de rage, il aurait pu faire cuire un oeuf sur son front tellement il bouillonnait. Dans ses veines il n’y avait plus de sang qui coulait mais du courant électrique à haute tension, pourquoi ne pas tenir une ampoule dans la main ? Peut être pourra-t-il faire des économies sur sa facture d’électricité.
Il tournait en rond dans son salon comme un pilote de F1 qui écrasait le champignon sans quitter la route des yeux. Encore quelques jours comme ça et il aura une belle tranché dans le salon pour faire une reconstitution de la première mondiale. Avant de créer un sentier sur le parquet autour du divan il s’arrêta en réfléchissant, et pourquoi ne pas aller lui parler ? Il se frotta les mains comme une vieille sorcière qui avait un plan diabolique pour attirer un pauvre petit garçon qu’elle cuisinera en sauce. Il pourra faire des plans rapproché et percer le secret de l’invisibilité photographique de ce misérable rasta blanc.
Le contact fut facile et l’inconnu pied nu ne cessait de lui envoyer des sourires médicamenteux, il parlait des oiseaux et des feuilles qui bougeaient sur les arbres. Les fourmis qui marchaient les unes derrière les autres en transportant quelques fois des choses toutes petites et des fois très grandes. Le vent soufflait entre ses orteils et l’eau l’appelait, elle n’arrêtait pas de parler, de raconter plein de truc. Même les poissons en avaient marre, ils se bouchaient les oreilles et n’avaient plus envie de se multiplier.
Gonzague avait rencontré des barjots dans sa vie, pas mal en fait. Mais celui là il en tenait une bonne couche. Tout en le laissant parler des cailloux qui sautaient dans le parc, il appuya sur le déclencheur de son appareil qui pendait à son cou, sa voix couvrait aisément le petit bruit du miroir qui basculait dans la chambre noire. Là il avait quelques bons gros plans, il ricana intérieurement comme un diablotin qui venait de faire un sale coup. Le type en blanc posa ses deux mains sur les épaules de Gonzague et là sans concession lui avoua qu’il l’aimait avec un regard qui frisait celui de Mickey lorsqu’il avouait son amour à Minnie.
Le visage crispé et tendu, Gonzague comprit qu’il était temps de mettre les voiles avant que ce dingue ne passe à la vitesse supérieure. Très poliment avec un sourire faussé qu’il ne chercha même pas à cacher il fonça chez lui en fermant à double tour, si ça avait été possible il aurait encore tourné une fois le verrou pour ne pas que ce brésilien douteux ne vienne se frotter contre la poignet. Mais déjà il l’imaginait traverser la porte comme Casper pour entamer une danse psychédélique dans le salon en lui parlant des abeilles qui bourdonnaient autour des fleurs en sifflant des chansons de Bobby Lapointe.
Il se claqua le front avec la main pour chasser ses idées tordus qui sautaient dans son esprit, c’était juste un barjot et il était déjà loin. Il avait des photos de gros plan et cela lui redonna le sourire, de belles images de ce hippie hors du commun.
Et le voilà qui se remit à hurler comme un forcené et gesticuler comme un singe dans son salon, et pour cause. Il n’y avait que la rue sur les photos. Il frappa sur le bureau avec ses poings et l’écran sautait sur place comme un kangourou. Quoi ? Quoi ? C’est quoi son problème à ce gars là ! Pourquoi il n’est sur aucune photo ? Il respirait tellement fort qu’un moment il cru qu’il allait aspirer tout l’air d’un coup de l’appartement, c’est alors qu’il le vit. Pour la première fois il faisait le chemin en sens inverse, le type en blanc était entrain de remonter la rue en sifflant en marchant à reculons. Gonzague fonça à l’extérieur pour lui barrer la route, les dents si serrées qu’elles allaient presque traverser les gencives et le visage aussi rouge qu’un Irlandais qui avait passé la journée sous le soleil tropical, il marmonna quelques mots incompréhensible.
Le hippie avec un sourire qui illuminerait la plus sombre des nuits lui expliqua qu’à présent il était de l’autre coté, «sur le trottoir d’en face». Il se mit à mimer un pas de danse en fredonnant sous le regard crispé et prêt à exploser de Gonzague.
«Hey babe, take a walk on the wild side ... Doo, doo, doo, doo, doo ...»
Un cri strident perça le silence du quartier, Gonzague la bouche ouverte aussi grande qu’il pouvait hurla à plein poumon. Pas parce qu’il avait peur, non Gonzague n’a peur de pas grand chose. Mais là ce type l’avait vraiment mit hors de lui, cet espèce de hippie à deux balles qui parlait aux insectes et aux oiseaux. Et maintenant il se mettait à chanter ! Sans était trop !
Ce cri se prolongea jusqu’à ce qu’il se redresse dans son lit. Il ferma la bouche, juste ses yeux bougeaient de gauche à droite. S’ils auraient pu grincer ils auraient crissé à faire exploser ses tympans dans le silence qui régnait dans l’appartement. Un rêve ? Juste un rêve à la con ? Il se mit à rire comme il n’avait jamais rit, il faillit se lâcher dans son caleçon tellement il s’esclaffait. Un hippie en costume blanc et pied nu en plus ! Nan mais je te jure ! Il n’y a que moi pour faire des rêves comme ça.
Il se leva avec quelques relents de son fou rire qui s’envolèrent vite pour laisser place à une stupeur suivit d’un cri de frayeur, les yeux écarquillés et les dents serrées il écouta les sons qui venaient du salon.
«Doo, doo, doo, doo, doo, doo ...»
Il fonça hors de la chambre en hurlant, le coeur palpitant et les yeux qui sortaient presque de ses orbites, mais juste un petit cri de hamster sortit de sa gorge lorsqu’il vit le hippie en blanc qui dansait dans son salon en fredonnant la chanson de Loo Reed. Il lui fit un clin d’oeil et lui désigna la fenêtre.
Gonzague toujours dans l’impossibilité de prononcer un mot tourna la tête, ce n’était pas la rue qu’il voyait de l’autre coté de la vitre mais le salon, comme s’il le regardait depuis l’écran de l’ordinateur posé sur le bureau. Là c’est un cri de plusieurs petits hamsters effrayés qui sortit de sa bouche. Pour voir le salon de cette angle il ne pouvait être que dans ... l’ordinateur. Il regarda le hippie qui mimait toujours son pas de danse et lui indiqua de regarder à nouveau la fenêtre.
Des pompiers entrèrent dans le salon en fracassant la porte, lui était couché sur le divan la bouche ouverte. L’un des secouristes et l’examina et fit un signe de tête à son collègue que c’était finit. «Crise cardiaque !» Lui dit-il. L’autre s’approcha près de l’écran de l’ordinateur en fronçant les sourcils.
«Hé, regarde ça ! Ce type avait des photos de tous ces voisins sur son ordi !», L’autre vint voir avec intérêt. «Il y a des trucs cochons ?» Lança-t-il en souriant.
Gonzague se remit à hurler, il frappa aussi fort qu’il pu sur le bureau.
«She says, hey babe, take a walk on the wild side ... Doo, doo, doo, doo, doo ...»